LES RELIGIONS ET LA POLITIQUE

Conférence de Abbé Efoé-Julien PENOUKOU

LES RELIGIONS ET LA POLITIQUE PARTAGER LES MEMES CONVICTIONS SOCIALES ET POLITIQUES AVEC DES CITOYENS DE RELIGIONS ET DE CULTURES DIFFERENTES

Conférence de Abbé Efoé-Julien PENOUKOU


J’aborde le thème qui m’a été proposé non pas tant avec la tête qu’avec le cœur, le cœur du croyant, c’est-à-dire habité par la présence de Dieu. Et nous savons que plus Dieu demeure dans la profondeur du cœur, plus l’on devient un homme de paix, capable de s’ouvrir aux  autres, de les comprendre, de les aimer, dans leurs différences. Encore faut-il savoir à quel dieu l’on croit et pour quel dessein sur l’homme il est l’unique Dieu.

C’est dire que la question du rapport entre religions et politique, comme lieu d’un dialogue interreligieux susceptible de contribuer à l’instauration de la tolérance, de l’harmonie et de la paix dans la Cité, renvoie chaque confession religieuse à faire d’abord la vérité sur son Dieu et sur sa fidélité à ce Dieu.

Au fait, existe-t-il une seule religion authentique, dont le Dieu se refuserait au bonheur de tous les hommes ou recommanderait à ses adeptes de haïr, d’exterminer ceux qui ne sont ne croient pas en lui ou le confessent différemment ?

Bien sûr que non ! L’histoire de l’humanité révèle plutôt que ce sont les mal croyants qui ont toujours mal compris leur Dieu et lui font dire le mal qui ne vient jamais de lui. Hélas ! Et à vrai dire, aucune religion n’y a jamais échappé, surtout pas, et en l’occurrence, le christianisme, l’islam et les religions endogènes qui ont tous eu, à un moment donné de l’histoire, leur part de violences discriminatoires. Voilà qui confirme l’obligation pour toutes les religions de se remettre continuellement en cause et d’approfondir sans cesse le contenu et les exigences de leur foi, tout comme la cohérence de leurs pratiques.

Venons-en aux convictions sociales et politiques à partager avec des citoyens de religions et cultures différentes, pour observer d’abord que le champ politique dans plus d’un pays du continent est désormais marqué par ce que l’on appelle généralement le Renouveau démocratique.

Cette expérience de démocratisation, là où elle existe en Afrique, porte toujours le poids d’un malaise profond, hérité du contexte conflictuel et des motivations ambiguës de son avènement.

Au Bénin par exemple, le Renouveau démocratique que la conférence nationale des forces Vives de février 1990 a généré ne s’inscrit pas dans la logique d’un processus de maturité politique, ni même d’un projet de société élaboré à partir de données fondatrices d’un « vivre ensemble ». Il apparaît plutôt comme le résultat miraculeux et enthousiaste du sentiment de rejet collectif d’une situation de crise.

Il s’ensuit que le produit démocratique d’une telle Conférence n’aura jusqu'à ce jour presque rien changé à notre état d’esprit, ni par conséquent réussi à nous exorciser de nos « «vieux démons ». On dirait qu’ils en ont au contraire créés de nouveaux. Et ce n’est pas, entre autres, le dévoiement d’un multipartisme débridé, avec à la prime l’opportunisme courtisan, l’errance de la transhumance, ni les procédures de perversion du système électoral ou encore la pathologie endémique de la corruption coiffée d’impunité, qui nous démentiront. Il n’échappe ainsi à personne qu’un tel renouveau démocratique demeure fragile et vulnérable, à moins qu’il ne s’appuie sur des convictions fondamentales et des options éthiques de base ; et ce sont là précisément des contributions inestimables que les religions, toutes confessions confondues, pourraient apporter à l’avènement d’un nouvel ordre politique.

1 Les Convictions fondamentales

1.1 Première conviction : avoir des convictions

Dans nos langues locales, la notion de conviction signifie prendre appui sur quelque chose de solide ou encore enraciner solidement (en mina : Kan do e ji = creuser pour mettre dessus). Quant au mot français « conviction », il vient du latin convictio, convincere = vaincre entièrement, convaincre. La conviction relève ainsi de part et d’autre d’une attitude de fermeté qui s’enracine en profondeur. Il s’agit de fonder un choix personnel, mûrement réfléchi, lucide et libre sur des valeurs sûres, des principes stables. La conviction se distingue de l’imagination et de l’émotion; elle met à l’abri des fluctuations de l’opinion des autres et des événements, des réactions primesautières et irrationnelles. La conviction assure la pertinence et la performance de l’action.

C’est dans ce sens que l’Apôtre Paul conseille à son disciple Timothée : « demeure fidèle à tes convictions » (2Tm3, 14) ; et il va plus loin dans la lettre aux Romains, en affirmant : « tout ce qui ne procède pas d’une conviction de foi est péché » (Rm 14,23c).

En effet, la conviction, au sens absolu du terme, a un caractère sacré,  parce que la vérité qui la fonde et s’impose à nous comme réalité objective a pour origine ultime le Créateur et Maître de toutes choses, Dieu. La conviction est le juste rapport d’adhésion à la réalité objective, d’enracinement dans sa vérité constitutive. La conviction, fruit d’un bon discernement, part toujours d’une vérité que nous n’inventons pas et qui n’est nullement le simple produit de notre raison subjective.

On comprend dès lors qu’une conviction, basée sur des valeurs sûres, ne puisse se négocier. C’est à ce propos que l’on affirme avec raison que celui qui est  incapable de mourir pour une cause est incapable de vivre fidèlement pour cette cause. Par conviction, des citoyens, soldats ou non, sont morts pour leur patrie. Nos hommes politiques sont-ils capables de renoncer à des alliances juteuses, mais contraires à leurs convictions, de démissionner de leur poste ministériel, de dénoncer leur gouvernement, par conviction ? Celui qui n’a pas de conviction n’a pas de moralité. Nous y reviendrons.

1.2. Deuxième conviction : donner au dieu de sa foi ou de sa religion sa vraie place dans le choix et les activités politiques

Il est frappant d’observer aujourd’hui qu’aucun de nos leaders et responsables politiques n’est athée. Il ya quelques années encore, ils l’étaient presque tous et déclaraient haut et fort que croire à Dieu et autre Vodu relevait d’un obscurantisme atavique. De nos jours, tous affirment ou affichent croire à Dieu : ils l’évoquent et le confessent sur les ondes ; ils le citent et le prient publiquement, parfois à l’aide des caméras de la télévision. Ils sont tous de la mouvance de Dieu.

Mais aujourd’hui comme hier, les résultats semblent pareils. Où se trouvent donc les convictions religieuses dans la vie politiques ?

Que faire ? Jésus-Christ déclare à ce propos : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 12, 21). Il ne faut pas transformer César en Dieu ni Dieu en César. Jésus a pris cette position restée célèbre, précisément au moment où l’on allait instaurer le culte des Césars et que depuis trois siècles en orient  pratiquait la déification des souverains dans les monarchies hellénistiques.

Mais cette déclaration a inspiré à tort ou à raison de nombreuses spéculations  sur le partage du pouvoir entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel.

Ainsi en occident et jusqu’à la séparation des deux pouvoirs (Etats- Unis 1791, France, III° république 1905), tantôt l’Eglise domine l’Etat (chrétienté, croisades), tantôt l’Etat prime et brime l’Eglise (prince réformés, monarchie absolue, Révolution).

Au regard du contexte historique de sa déclaration, Jésus relativise en fait le pouvoir politique. Comme l’affirme le livre biblique l’Ecclésiaste, « le pouvoir d’un pays est dans la main de Dieu » (10, 4). César n’est que César, qui dépend lui-même de Dieu. Tout détenteur de pouvoir est un gestionnaire de ce qui ne lui appartient pas, mais qui est plutôt la propriété du Créateur de toutes choses. Cette gestion devra par conséquent se soumettre elle-même aux normes inscrites dans la nature des choses, les normes du bien, du vrai, du juste.

Il s’ensuit que le pouvoir politique a une dimension sacrée, qui se situe au-delà de l’homme politique. L’homme qui exerce le pouvoir n’est pas sacré. Nous savons que les leaders qui ont organisé autour de leur personne des cultes n’ont souvent entretenu que du burlesque, pur finir par être des tyrans.

Le vrai Maître du pouvoir, qui a de tout temps ordonné toutes choses, c’est Dieu. Aussi recevoir le pouvoir, c’est en fait l’acquérir en délégation, pour l’exercer selon le projet même de Dieu. Il est donc impérieux de ne pas profaner un tel pouvoir par de multiples trahisons qui le dénaturent et l’éloignent de sa vraie fin.

Du coup, il n’appartient pas aux confessions religieuses, quelles qu’elles soient, de sacraliser en quelque sorte tel et tel homme politique, en prenant ouvertement position pour lui et contre d’autre, en les débauchant de leur Eglise ou religion d’origine, ne les mystifiant par des cultes ou des prières utilitaristes. Ce sont là des pratiques prosélytisme, qui discréditeraient ces groupes religieux et ne favoriseraient pas l’unité ni des fidèles, ni des citoyens. Or la religion est un facteur d’unité.

1.3 Troisième conviction : aimer passionnément sa Patrie pour la construction d’une grande Nation.

Notre premier patrimoine c’est la terre qui nous a donné naissance et croissance avec son histoire, ses traditions, sa culture, etc ; cette patrie est le bien commun fondamental, nécessaire à l’édification d’une nation.

La nation rassemble et intègre généralement des entités ethniques, sociales diverses, aux religions et aux coutumes ou pratiques différentes. Elle n’est pas un groupement naturel comme la famille ou tribu ; elle n’est pas non plus un donné tout fait, mais un projet à construire, une représentation que les individus  se font de l’être collectif que tous ensemble ils constituent.

La construction d’une nation présuppose cette conscience d’appartenance personnelle et collective à un vaste ensemble social et territorial, marquée par une histoire commune, caractérisée par des valeurs d’identité propres, et mobilisant tous les citoyens autour d’un même idéale, autour d’un « Destin national ».

Quelle histoire commune, quelles ambitions fondent notre nationale à ensemble sur cet espace social qu’est la patrie ? Avons-nous un projet national à réaliser, un idéal nationaliste à proposer aux jeunes et aux futures générations comme la flamme brûlant qui alimente sans cesse leur raison d’être de cette terre des Ancêtres, leur devoir d’en faire une nation ?

Et comment alors ne pas sentir jusque dans ses entrailles un frémissement d’amour patriotique dès que l’intérêt national est en jeu ? Mais chaque fois que l’on réduit l’intérêt national à de basses ambitions égoïstes, Chaque fois que l’on brade le bulletin de vote pour le ventre ou le clan, chaque fois que l’on pille, torpille et engrange pour soi les biens de tout le peuple, on sape l’avenir du pays et empêche le plan d’amour et de bonheur de Dieu de se réaliser. Voilà pourquoi, dans l’une de leurs lettres pastorales, les Evêques du Bénin écrivaient à leurs compatriotes ceci :  « Nous voulons éveiller en vous un certain sens patriotique, une certaine fierté nationale, pour que vous ne participiez pas à la destruction de notre pays, afin de confirmer cette vision prophétique du Pape Jean-Paul II : ‘L’Afrique n’est pas vouée à la mort mais à la vie’ »

On le voit, ces convictions fondamentales constituent un impérieux et urgent devoir citoyen, obligeant toute conscience croyante et religieuse. Mais elles devront, pour ne pas demeurer de stériles vœux pieux, déboucher sur des options éthiques base.

2 Les options éthiques de base

2.1. Première option : le sens du bien et du mal

Il est étonnant qu’il y ait tant de croyants dans nos pays et dans le même temps tant d’actes contraires au bien : braquages, blocages de dossiers, sorcelleries, injustices et frustrations flagrantes, corruption systématique et autres méchancetés cruelles. Sortez dans les rues de Cotonou : la réaction spontanée est d’injurier ; tout le monde insulte tout le monde pour des peccadilles du code de route ; personne ne veut laisser la priorité à l’autre …  Jésus a un mot terrible, pour désigner les croyants qui ne sont pas portés à vivre et à agir selon leur foi. Ils les appellent « Hypocrites » ; un mot d’origine grecque qui se rencontre au V° siècle av. J.C. chez le poète comique Aristophane dans son traité  « Les Guêpes ». Ce mot a été  introduit dans l’ancien Testament pour traduire un mot hébreu qui signifie « impie ».

Hypocrite porte ainsi une double dimension religieuse et morale ; le critère de la bonne conduite et du bien étant le Bien absolu qu’est Dieu. Hypocrite désigne donc celui dont les actes ne correspondent pas à la pensée : un fourbe, farceur, comédien. L’hypocrite n’est pas un croyant crédible, parce qu’il n’est pas porteur de bien, mais de ruse et de fourberie…

En politique comme ailleurs, le mal n’est pas une fatalité dans l’engagement et l’activité politiques. Il est écrit au livre des rois : »faire le mal pour un roi est une chose abominable » (Pr 16, 2) ; et Psaume 100 recommande de « bannir de la cité tous ceux qui font le mal ». Il n’est pas jamais permis de faire le mal pour qu’il en résulte un bien (cf Catéchisme de l’Eglise catholique, n°1789).

Le sens du bien politique, c’est d’abord celui du bien Commun, politique étant par nature service du bien Commun, qui désigne généralement toutes les possibilités matérielle, culturelles et humaines nécessaire au bonheur de tous.

2.2. Deuxième option : le sens de la justice

La notion de justice a connu à travers l’histoire des pensées praxis une évolution de sens fort variée. Aujourd’hui encore, on est frappé par la polysémie du terme et il n’est pas sûr que l’on dise toujours la même chose sous le même mot.

La dimension sacrée de la justice est cependant demeurée une constante, propre à toute religion et même à plus d’une culture. Déjà, dans l’antiquité grecque, le poète Hésiode l’attribue à une figure mythique, la vierge « Dikè » (Justice), fille de Zeus, pour la qualifier de norme divine, immanente et inhérente au monde.

Perçue et vécue d’abord comme une manifestation ou une action de Dieu vis-à-vis des hommes (justice de Dieu), elle sera conçue comme un attribut divin, une propriété de l’essence divine (justice en Dieu). En effet, Dieu ne révèle de lui-même que ce qu’il est d’abord en lui-même. La justice en Dieu, c’est sa perfection d’être ce qu’il est. « Père juste », disait Jésus (Jn 17, 25), qui recommandait à ses disciples : «  soyez parfaits comme votre père céleste est parfait » (Mt 5, 48).

Ainsi, pour l’homme, être parfait, c’est vivre et agir selon la justice constitutive de l’être divin, se recevoir sans cesse de la perfection d’être de Dieu, pour parvenir soi-même à une qualité d’être et à terme à un être de qualité. On le voit, la notion de justice ne se réduit point à une question de répartition de biens matériels. Elle a d’abord trait à un rapport adéquat entre sa raison d’être créé par Dieu et ses raisons de vivre comme créature Dieu. St Augustin a écrit à ce propos qu’il ne peut y avoir de vraie justice si l’on ne reconnaît pas le vrai Dieu et si toute la vie ne s’ordonne pas en fonction de lui. Celui qui n’a pas le sens ni la crainte de Dieu ne saurait avoir le sens et la pratique de la justice.

2.3. Troisième option : le sens du travail

Notre drame humain et plus tragique d’Africains est le drame de la faim, de la soif, de la santé, de l’éducation, etc, bref de ce minimum de bien-être nécessaire à tout être de bien. Et depuis des décennies, nous traînons comme un maléfice identitaire l’étiquette humiliante de «  continent sous développé ». C’est dire que plus que d’autres, nous nous sentons interpellés par la recommandation du Créateur : « Dominez la terre, soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre » (Gn 1, 28-29).

L’intention fondamentale de Dieu, c’est de donner comme vocation à l’homme de s’accomplir par son propre travail, de développer et de transformer les biens matériels créés, pour en faire des biens humains. Et comme l’écrivait le Pape Jean-Paul II :  « Par le travail, non seulement l’homme transforme la nature en l’adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme, en un certain sens, il devient plus homme.

Par ailleurs, travailler, c’est participer à l’œuvre du Créateur, une œuvre de bien, un service au profit des autre, comme Dieu le fait pour l’homme.

Le travail est un devoir spirituel.

Conclusion

J’ai commencé mes propos aves un cœur de croyant. Je termine par un appel au cœur de l’homme. Selon l’évangéliste St Mathieu, Jésus a eu à dire que « c’est du cœur de l’homme que viennent les mauvaises pensées, meurtres, adultères, prostitutions, vols, faux témoignages, blasphèmes » (Mt 15,19).

Comment partager des convictions sociales et politiques avec des citoyens de religions et de cultures différentes si le cœur de l’homme n’est point touché par le Créateur de l’homme, et s’il ignore pour quelle finalité ultime il devra s’accomplir. En religion comme en politique, il n’y a qu’un seul défi : celui du destin de l'homme face à son Dieu.